Je séduis, tu séduis, il séduit… (Partie 1)

Lipovetsky a choisi un thème qui plaît. Dans son plus récent ouvrage, Plaire et toucher, il retrace l’histoire de la séduction et nous offre une analyse anthropologique et sociologique de cette activité qui se retrouve depuis peu dans toutes les sphères de la société, tous les instants de nos vies, tous les lieux que nous traversons, toutes les technologies que nous utilisons, toutes les personnes que nous côtoyions, de près comme de loin. La séduction n’est plus une affaire privée. Elle est si omniprésente qu’elle est devenue une « force productrice d’un nouveau mode d’être », un « principe organisateur du tout collectif ». Nous vivons aujourd’hui dans une société dite de l’hyperséduction, selon Lipovetsky. Qu’est-ce que l’hyperséduction ? Est-ce un bien, un mal ? Comment vivre dans la société de l’hyperséduction ? Voilà trois questions qui me permettront de dialoguer avec cet essai pénétrant.

L’ère de l’hyperséduction

Lipovetsky est bien connu pour l’usage de ces hyperlatifs que sont l’hypermodernité, l’hyperindividualisme, l’hyperconsommation, etc. À son tour, la séduction se voit ornée de ce préfixe. Que veut-il dire ? Pour comprendre, il faut faire un petit détour par l’histoire de la séduction. Celle-ci n’a en réalité pas un début identifiable puisque de tous les temps, la séduction est au fondement de la formation des couples et donc des sociétés. À l’époque pré-moderne, les moyens de séduire grâce à la parure, aux jeux, à la danse, au maquillage ou à la magie pour n’en nommer que quelques-uns, sont divers, mais l’activité séductrice est largement encadrée par des codes stricts. Les rencontres entre jeunes gens (où la séduction s’opère par la valorisation du corps, les gestes, les paroles) et le mariage (arrangé, le plus souvent) reposent sur des rituels très établis, et ce, jusqu’aux années 1950. C’est à ce moment-là qu’une rupture avec les anciennes pratiques de la séduction a lieu : le mariage se libère et se fonde désormais sur la préférence individuelle, l’amour romantique attisé par le jeu libre de la séduction. Coïncidant avec la montée de l’individualisme, les relations s’affranchissent de plus en plus des codes qui les tenaient nouées.

À cela s’ajoute une nouvelle donne : la technologie numérique. La société moderne entre alors dans une ère où « les façons de se rencontrer n’obéissent plus à des règles impératives et peuvent se déployer sans limite spatio-temporelle, (et) s’affirment (alors) le règne de la séduction souveraine, l’époque hypermoderne de la drague généralisée et dé-contrôlée, hypertrophique et banalisée ». Et la séduction ne s’arrête pas là. Non plus confinée aux relations interpersonnelles, la société hypermoderne, hyperindividualiste, hyperconsommatrice s’empare de la séduction et l’applique à tous les domaines, de la politique à l’éducation des enfants en passant bien entendu par la mode, le télévisuel, la marchandisation, etc. C’est là que s’opère le glissement vers la société de l’hyperséduction. Intensifiées, exacerbées, les pratiques de séduction perdent leur part de mystère et deviennent une logique structurante de la société. Autrement dit, la modernité ne peut fonctionner sans la séduction comme principe du désir, de la parole, de l’action, de la consommation, etc. « C’est sur une autre planète que nous vivons », nous dit Lipovetsky, « et cela depuis peu. Les signes du changement sont si profonds qu’ils autorisent à faire l’hypothèse que notre époque constitue une rupture décisive dans l’histoire millénaire de la séduction et plus précisément de sa place institutionnelle dans le tout collectif. » La séduction est sans limites. Nous sommes pris dans les rouages de l’hyperséduction. Alors, est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Qu’en dit Lipovetsky ?

La séduction face à la morale

Revenons justement sur ce terme, la séduction. Son étymologie latine (seducere) indique l’errance, la déviance, l’écart par rapport à un chemin établi. En ce sens, la séduction a souvent été comprise comme moralement répréhensible. Pour ne citer que l’exemple d’un de mes auteurs préférés, Sören Kierkegaard comprend la séduction comme un stade que l’homme doit dépasser pour parvenir à vivre moralement. Pour lui, il n’est pas souhaitable de rester séducteur. Par ailleurs, la séduction souvent associée à l’image de la femme (notamment dans la poésie) est synonyme de soupçon voire d’immoralité. Lipovetsky remarque toutefois que le regard moral vis-à-vis de la séduction dans l’ère hypermoderne s’est modifié. La beauté féminine par exemple est aujourd’hui « encensée ». On en s’en méfie plus, au contraire, on s’adonne à une « avalanche de conseils et de techniques esthétiques (pour) parfaire la beauté ».

Mais Lipovetsky, lui, ne voit aucun intérêt à penser la séduction d’un point de vue moral. Adoptant un regard purement anthropologique et sociologique, il considère la séduction comme une étape constitutive du sujet sexuel. Son détachement par rapport à la moralité lui permet de considérer la séduction de manière fonctionnelle et de situer son questionnement non pas par rapport à la séduction même, mais à l’analyse des effets de son intensification dans la société de l’hyperséduction. Il décortique chaque domaine, de la conquête amoureuse à la mode, de la marchandisation à la politique, et enfin à l’éducation. Ces conclusions sont loin d’être uniformes. Il apporte nombre de nuances pour ne pas tomber dans la généralisation. Néanmoins, il constate en définitive que dans la société de l’hyperséduction « la règle du plaire et du toucher (…) apparaît comme la règle de conduite prédominante des individus ne visant qu’eux-mêmes. Narcisse des temps hypermodernes n’est pas seulement séduit par lui-même : il se dirige en fonction de ce qui le séduit (…) indépendamment de tout sentiment de dette ou d’obligation envers le dehors. » De surcroît, cette société de séduction est à l’origine d’une « marée montante de désarrois, d’insécurité intérieure, de déséquilibres psychiques et comportementaux », car elle a « affaibli les défenses intérieures des individus et par là, accentué leur insécurité psychique (… et leurs) malaises existentiels. » Que propose donc Lipovetsky face à l’hyperséduction et ses effets ?

Pour une séduction augmentée

Lipovetsky l’admet : la société de l’hyperséduction n’est pas un modèle soutenable. À force de s’intensifier, la séduction s’essouffle et ne pourra pas à long terme de maintenir un système qui roule à si haute vitesse et qui a un impact si négatif sur l’humain. Mais la solution n’est pas de toute évidence, car la séduction se trouve être à la fois le problème et la solution. Séduire et être séduit, oui, mais non par la marée consommatrice, le marketing tentaculaire, les reality shows, les activités individualistes qui encouragent le calcul égoïste et abêtissent les masses. Pour Lipovetsky, il faut construire une « nouvelle société de séduction qui, dégagée de l’hégémonie des valeurs matérialistes et présentistes, soit compatible avec l’effort et le travail, le dépassement de soi, la création, la réflexion », ce qu’il appelle la séduction augmentée.

Autrement dit, ce que propose Lipovetsky c’est un déplacement, une reformation, une restructuration de nos désirs. Que nos désirs se soient plus façonnés par la culture hyperindividualiste et hédoniste mais par l’esprit d’entrepreneuriat ; que nos envies ne se portent non plus vers les reality shows mais vers la créativité et les activités culturelles ; que nos vies ne soient plus vidées de leur sens par la consommation en tout genre (des relations aux biens), mais enrichies par « de nouveaux objectifs existentiels ». Comment opérer ce passage, cette transformation de nos désirs ? L’essai de Lipovetsky s’arrête là et laisse cette porte ouverte. Ainsi, pour poursuivre cette réflexion, je me tournerai vers une œuvre d’une richesse extraordinaire, à savoir You Are What You Love de James K.A. Smith, que j’explorerai dans Je séduis, tu séduis, il séduit… (Partie 2).

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