Qu’est-il arrivé à l’image de Dieu ?

Un ami m’a récemment fait découvrir Création et chute de Dietrich Bonhoeffer. La lecture des premières pages a suffi à me convaincre que Bonhoeffer nous a fait le don d’une exégèse à la fois précise et naturelle des chapitres 1 à 3 de la Genèse. Ce livre a complètement transformé ma compréhension de la création, du monde, et a renouvelé mon émerveillement face à la grâce et à l’amour de Dieu envers nous. Comme l’indique la préface, Création et chute était à l’origine une série de cours donnés à l’université de Berlin au semestre d’hiver 1932-33. Les étudiants de Bonhoeffer ont par la suite rassemblé leurs notes pour en faire le livre que nous avons aujourd’hui. Si je ne peux, en un morceau si court, faire justice à la richesse de cette œuvre, j’aborderai néanmoins trois questions qui me paraissent être d’un grand intérêt : que signifie l’expression imago Dei (à l’image de Dieu) ? Que signifie le fait de devenir sicut Deus (comme Dieu) ? Quel est le but de la vie sicut Deus?

Que signifie l’expression imago Dei?

Bonhoeffer l’affirme dès le début : on a tendance à utiliser l’expression « créé à l’image de Dieu » sans vraiment savoir ce que cela veut dire. Nous avons la vague idée que quelque chose de Dieu est en l’homme, mais peut-être la plupart d’entre nous ne savent pas exactement ce qu’est ce quelque chose. À vrai dire, cette question a posé problème aux théologiens juifs et chrétiens pendant des siècles. Un bref survol historique nous apprend que dans la tradition juive, les mots « image » (sélèm) et « ressemblance » (demut) désignaient différents aspects de la nature humaine. L’image renvoyait aux attributs éthiques tandis que la ressemblance était la nature immortelle. Pour les Pères de l’Église tels Irénée de Lyon, l’image faisait référence aux attributs naturels (intelligence, liberté) et la ressemblance à l’attribut surnaturel (le Saint-Esprit). Nous pourrions suivre le débat autour du concept d’imago Dei à travers le Moyen-Âge et jusqu’à aujourd’hui avec l’analyse de Paul Ricœur de l’image et la ressemblance comme les deux facettes d’une même pièce. Dans Création et chute, Bonhoeffer définit l’image de Dieu grâce à un mot clé : la liberté. Et cette définition prend tout son sens lorsqu’on lit le récit de la création en prêtant attention à la manière dont l’idée de liberté y est tissée tout au long.

Voici trois remarques que Bonhoeffer fait au sujet de la liberté. D’abord, Dieu créa le monde et l’humanité en toute liberté. Il n’existe aucune relation causale. L’acte de création est libre en ce qu’il est un acte unique, nous dit Bonhoeffer, et il ne peut être répété. « Entre le créateur et la créature, il n’y a tout simplement rien. » Bien que cette expression paraisse étrange, il explique que ce « rien » c’est précisément ce qui en fait un acte libre (détaché de toute causalité), et pourtant ce « rien » n’est pas vide. Il est plein, il affirme quelque chose, le rien, autrement dit la liberté avec laquelle Dieu a créé.

Ensuite, à la fin du cinquième jour, Dieu avait créé quantité de merveilles, mais il ne voyait son image en aucune d’elles. Aucune créature n’avait encore été créée libre à l’image de sa liberté. Ainsi, il fait l’homme et la femme à son image. Ils reflètent sa liberté comme dans un miroir. Bonhoeffer dit : « l’humanité diffère des autres créatures en ce que Dieu est en l’humanité comme l’image même de Dieu qu’il regarde comme s’il se regardait lui-même ». Néanmoins, l’homme et la femme ne possèdent pas la liberté en tant que Créateur mais comme créature. Ils sont libres dans leur être de créatures (creatureliness).

Ceci nous amène à la troisième remarque, qui est une question essentielle : qu’est-ce que la liberté ? Bonhoeffer répond que la liberté c’est paradoxalement un lien, une relation. « C’est uniquement dans la relation avec autrui que je suis libre », explique Bonhoeffer. En tant que créature, la liberté de l’homme n’existe pas par elle-même ou pour elle-même, elle a une raison d’être, un but. Dans leur relation avec Dieu, cela signifie qu’Adam et Ève ont été créés pour aimer et adorer Dieu. Dans leur relation l’un avec l’autre, cela signifie que l’homme et la femme ont été créés l’un pour l’autre, ils existent en dualité. Bonhoeffer utilise une série d’expressions telles que l’un contre l’autre, l’un avec l’autre, en dépendance l’un sur l’autre pour expliciter cette relation. Mais la liberté comprend aussi une autre idée, celle de limite. Être créature cela signifie ne pas être Dieu, ne pas être libre comme Dieu. L’homme est libre en tant que créature de Dieu, avec des limites naturelles et données. Ces limites garantissent que l’homme trouvera tout ce dont il a besoin, tout ce qu’il désire dans le jardin de Dieu.

Ceci nous amène évidemment à examiner le commandement que Dieu donna à l’homme et à la femme au sujet de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Que signifie cet arbre pour l’homme et la femme imago Dei?

Que signifie le fait de devenir sicut Deus?

Deux arbres se trouvent au centre du jardin d’Eden, symbole de l’existence humaine : l’arbre de la connaissance et l’arbre de vie. L’arbre de la connaissance du bien et du mal (rob et ra) indique une limite ou une contrainte pour l’homme et la femme, qui est le fait d’être une créature comme le dit Bonhoeffer. Cette limite est une grâce, parce qu’elle affirme que leur existence est pleinement et entièrement libre, et que leur relation avec Dieu et leur relation mutuelle sont marquées par l’unité. Par ailleurs, l’arbre de la vie représente Dieu, celui qui donne la vie. Ensemble, en tant que « limite et vie », ces deux arbres signifient que la vie n’est possible qu’avec Dieu à l’intérieur de cette limite.

Nous connaissons le reste de l’histoire. Ici entre le tentateur. Il prononce un discours à l’encontre des paroles de vérité de Dieu, et introduit une nouvelle idée, l’idée de devenir sicut Deus, comme Dieu. Comment la connaissance du bien et du mal nous rend-elle comme Dieu ? Devenir sicut Deus, c’est devenir non seulement celui qui connaît, mais aussi celui qui définit le bien et le mal. C’est sortir de son être de créature et devenir créateur-créature sans limite, sans contrainte, autrement dit un créateur-créature aux désirs illimités, une soif éternelle pour l’inatteignable.

Les conséquences sont multiples : la mort telle que décrétée par Dieu, la séparation de Dieu, l’aliénation mutuelle, la rupture intérieure, la destruction du monde créé. La limite qui avait été jusque-là une grâce est maintenant un objet de haine. Le Dieu qui était aimé est haï, l’autre créature qui était aimée est désormais haïe, le soi unifié est désormais divisé et ne trouve aucun repos, aucune tranquillité, et enfin, la vie elle-même qui était un don libre devient désormais un commandement. Dieu commande à l’homme de continuer à vivre dans ce monde devenu sicut Deus (un monde marqué par la division tob et ra, le plaisir et la souffrance), mais sans Lui. Désormais, l’homme vivra sicut Deus de ses propres ressources, comme le centre de sa propre vie. Il créera sa propre vérité et sera son propre dieu. Ce tableau sombre nous appelle à nous demander quel espoir, quel but pour cette vie sicut Deus? Précisément.

Quel est le but de la vie sicut Deus?

Il va sans dire que la vie sicut Deus est un combat. Parce que l’homme a cru les paroles du tentateur, parce que l’homme sicut Deus préfère croire ses propres paroles plutôt que la vérité de Dieu, la vie sicut Deus sera un combat pour la vérité. L’homme devra combattre la tentation de croire sa propre voix pour connaître Dieu, connaître la vérité, croire la vérité. La vie est un labyrinthe dans lequel nous cherchons constamment le chemin, et nous le devons. Pourtant, dans sa grâce, Dieu nous a donné le moyen de connaître, non pas le tout, mais l’essentiel de la vérité. Il a donné sa parole, il a envoyé Jésus (la Parole) pour témoigner de la vérité. Ceci nous donne une vision réaliste du combat que nous menons pour la vérité, l’espoir véritable, tout en nous montrant l’importance de revenir constamment à la parole de Dieu.

Lorsque la vie est devenue commandement, l’amour l’est devenu aussi. Comme nous le voyons dans les Écritures, Dieu nous a donné le commandement d’aimer. Parce qu’il savait que nous ne pourrions le faire, parce qu’il savait que nous ne voudrions le faire. Nous menons un autre combat, un combat pour aimer Dieu, aimer l’autre et nous aimer nous-mêmes (de manière juste). Et malgré le fait que nous ne pouvons retourner de l’autre côté de la chute pour voir ce qu’est l’amour parfait avec Dieu et avec l’autre, la parole de Dieu et Jésus lui-même nous enseignent ce que cela veut dire de façon pratique d’aimer Dieu et d’aimer l’autre dans notre monde sicut Deus.

Pour conclure, je reviens à la question titre de ce morceau, qu’est-il arrivé à l’image de Dieu? La portons-nous ou est-elle à jamais perdue ? Quelque part au milieu de son cours, Bonhoeffer prononce cette phrase extraordinaire : «imago dei, sicut deus, agnus dei – l’être humain qui est le Dieu incarné, sacrifié pour l’humanité sicut deus, en toute divinité mettant à mort la fausse divinité et restaurant l’imago dei». La réponse est oui. En Jésus, l’imago Dei nous est restaurée. Non pas par nos efforts, non pas par notre propre vérité, mais par l’œuvre de grâce de Jésus-Christ sur la croix. Où règne Christ, là est la liberté à laquelle nous aspirons, le centre que nous cherchons, la limite que nous aimons, l’espoir qui rend l’impossible vie sicut Deus possible.

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